Le masque de l'industrie: apprivoiser les environnements toxiques, 1780-1880

Au lieu de raconter une histoire du progrès des mesures de protections individuelles des ouvriers, on peut s’interroger sur les alternatives qu’elles ont permis d’écarter, les questions qu’elles ont rendues invisibles et les responsabilités qu’elles ont écartées. L’introduction des masques respirateurs pour protéger les ouvrier des poussières en France et au Royaume-Uni, entre la fin du 18ème et du 19ème siècles, permet d’aborder ces trois questions. Alors que les hygiénistes brossent un portrait toujours plus inquiétant de la santé des ouvriers dans certaines professions, les inventeurs développent divers masques respirateurs pour les protéger des poussières toxiques. Les hygiénistes promeuvent ces mesures de protection individuelles tout en construisant la figure de l’ouvrier insouciant de sa santé et récalcitrant à les utiliser. La possibilité même de pouvoir porter des masque permet de reléguer les mesures d’assainissement des espaces de travail (la ventilation), le questionnement des activités les plus dangereuses, et la prise en compte des autres déterminants de la santé (salaires, durée du travail) au second plan. A la fin du 19ème, lorsque les autorités sanitaires imposent le masque dans certaines professions, la responsabilité de l’employeur se limitera à mettre des masques à disposition des ouvrier, ces derniers étant chargés de porter, les nettoyer et les entretenir. Le masque de l’industrie a parfois permis de protéger la santé des ouvrier, mais il a aussi permis d’étendre les environnements toxiques et masquer les responsabilités des industriels et des autorités sanitaires.

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