La domestication de la sexualité «naturelle» comme expression d’une identité religieuse et politique dans le canton de Vaud durant le «Sattelzeit»

De nombreux travaux ont mis en évidence la progressive perte d’influence de l’Église sur le contrôle de la sexualité depuis le milieu du XVIIIe siècle, notamment concernant la répression des relations «naturelles», c’est-à-dire en dehors du mariage. Sous l’influence des travaux de Michel Foucault, s’est ensuite développée l’idée que le pouvoir sur la sexualité en Europe se serait déplacé entre les main de la bourgeoisie, qui aurait imposé aux autres couches sociales une nouvelle forme d’«administration» des pulsions.

Deux paradigmes ont ainsi souvent orienté les recherches: processus de sécularisation durant la première partie du XIXe siècle et domination d’une classe sur une autre. Ces modèles d’interprétation sous-estiment néanmoins l’importance d’un autocontrôle qui rencontre d’autres motifs que la soumission à des injonctions externes. D’abord, la dimension politique qui accompagne ces transformations religieuses doit être prise en compte. Ensuite, s’il s’agit de dominer des «pulsions» naturelles par une continence volontaire, il y a beaucoup à apprendre en vérifiant si les couples qui «maitrisent» leurs désirs avant leur mariage limitent également le nombre de grossesses une fois unis.

Dans le canton de Vaud, entre 1750 et 1850, les conceptions avant le mariage sont loin d’être un phénomène inhabituel. En comparant l’absence de sexualité hors mariage avec la pratique de la limitation des naissances, nous montrons comment à l’aube d’une période de transformations démocratiques, le milieu libéral-protestant vaudois se réapproprie une partie des valeurs prônées par l’Église. Le contrôle du caractère «naturel» de la sexualité peut ainsi être considéré comme un instrument de distinction sociale dont usent des familles désormais en concurrence sur le plan religieux et politique.

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