Progressisme industriel et pensée technocritique : histoire d’un verrouillage

Le faible écho rencontré depuis deux siècles par les intellectuels technocritiques et environnementalistes montre comment une tradition de pensée assez substantielle a pu être marginalisée, presque sans violence, par une idéologie dominante et par les institutions qui la servent. Des régimes comme le nazisme et le stalinisme ont certes réprimé occasionnellement la critique technologique. D’autres régimes politiques s’en sont pris aux révoltes anti-techniciennes comme celles des « Luddites » anglais ou des « Canuts » lyonnais. Pourtant, la marginalisation des penseurs qui ne partageaient pas la commune espérance dans les bienfaits des technologies industrielles s’est généralement faite à travers des mécanismes intellectuels et institutionnels beaucoup plus subtils, dans lesquels les économistes « orthodoxes », tant socialistes que libéraux, ont joué un rôle central. Ils ont été aidés en cela par de nombreux scientifiques, hommes politiques et gens de culture, ainsi que par différentes institutions et associations culturelles.

Parmi les premières instances qui ont assuré dès la fin du 18e siècle ce monopole idéologique du progressisme technologique figurent les sociétés d’encouragement et les musées des sciences et des techniques. Je montrerai à travers quelques exemples comment ces derniers ont généralement mis les biens culturels qui leur étaient confiés au service d’un progressisme d’inspiration physico-chimique et d’une vision thermo-industrielle du développement humain, et comment la canonisation de cette vision a condamné par avance la diffusion d’une réflexion technocritique et environnementaliste aussi riche que variée.

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