Bêtes, monstres et hybrides dans l’imaginaire utopique à l’époque moderne

Dès le XVIe siècle, plantes sensibles, animaux volubiles et raisonnables, monstres plus ou moins terrifiants et créatures hybrides peuplent les romans utopiques. Au-delà du pittoresque et de la fantaisie littéraire, ces figures interrogent le «propre de l’homme» dans le prolongement des débats philosophiques et naturalistes sur le statut de l’âme et de la matière, sur les conditions du «grand partage» entre nature et culture. Souvent adossées au modèle de l’échelle graduée des êtres, brouillant de temps à autre les identités de genre, elles empruntent quelquefois les chemins du relativisme sceptique pour contester la dignité particulière que s’arroge l’humanité à l’égard de ce qui lui paraît étranger.

À d’autres occasions, le pays de nulle part invite à penser à nouveaux frais l’imaginaire de l’exploration, de l’exploitation et de la domestication comme forme particulière du processus de civilisation. Les sociétés utopiques paysagent alors leur environnement en conformité avec les impératifs de la raison naturelle. Nature rationalisée, nature que l’art embellit, nature expérimentée: la nature en utopie se soumet à l’ordonnancement d’une humanité législatrice soucieuse de neutraliser toutes les expressions possibles de la sauvagerie. C’est ainsi qu’affleure la nature en tant qu’objet privilégié de l’optimisme démiurgique, à la façon de La Nouvelle Atlantide de Bacon, où le volontarisme frénétique des savants ne semble plus connaître aucune limite dans la manipulation expérimentale des êtres vivants.

Dans la même veine, la nature se prête également aux motifs de la conquête coloniale, là où les monstres signalent la résistance offerte à la marche du progrès en même temps qu’ils trahissent peut-être la part irréductible d’animalité qui gît dans le cœur de chaque être humain. Tandis que colonisation, civilisation, domestication et acclimatation se confondent avec confiance chez Rétif de la Bretonne ou Bernardin de Saint-Pierre, de Swift à Sade l’utopie nous tend le miroir dans lequel nous découvrons avec effroi les traits de notre propre monstruosité.

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